Dead Obies, la rencontre à Montréal

Profitant de notre déplacement à Montréal pour aller filmer les opus 29 et 30 de nos freestyles, et après avoir bien festoyé avec les gars de Dead Obies à l'occasion de l'anniversaire de Snail Kid, nous avons décidé de les suivre sur une date de leur tournée à Trois rivières. Fort de l'intelligence qui traverse toutes les entités de ce groupe nous avons décidé de leur poser quelques questions qu'on vous livre ici en intégralité.

Bleu Noir, la Rencontre

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A l'occasion de la sortie de l'album du frérot Georgio, un emcee que nous suivons depuis ses tout débuts, nous nous sommes attablés autour d'une belle bouteille de whiskey, pour évoquer son parcours et ce disque. Celui qui le fait entrer dans la cour des grands. Un premier album, avec tout ce que cela représente. 

Plus d'une heure trente d'échange sur le rap et l'importance qu'il revêt dans sa vie. 

Force à lui. 


Rencontre avec VALD : "je n'ai jamais été satisfait musicalement par le rap français"

L'album commence par un morceau très freestyle, c'est de la technique pure. est ce que l'exercice de la rime pour la rime est quelque chose qui t'intéresse encore ? ou c'est quelque chose dont tu t'ELOignes ? 

C'est toujours très impulsif, parfois j'ai envie de rimer, parfois pas du tout. C'est instinctif, ça me vient d'un coup et je me lance dans une démarche d'écriture assez immédiate.

Pourtant POUR le morceau « Bonjour »,tu as écrit le dernier couplet A postériori. ça veut dire que tu peux revenir sur un morceau ?

Mon seul but est de faire un morceau que j'estime bon ; parfois ça implique des rimes, parfois je trouve que c'est évident sans rime, je me laisse guider par mes envies tout simplement. 

C'est ce qu'on ressent sur « Cartes Sous L'coude » : tes deux premiers couplets ont des thèmes diffus et PUIS tu pars sur un mini story-telling. comment se structure CE morceau dans ta tête ?

En fait j'écris beaucoup en pensant à la phase d'après. Je pars d'une première phase et ensuite tout découle comme un système de dominos, les phases entraînent les autres en fait : c'est comme ça que ce passe mon processus de création.  

Je ne suis pas tombé sur une forme dans le rap français qui m’a retournée

 

sur "Urbanisme" tu as un thème de base, que tu as voulu traiter. là tu es aussi parti d'une seule première phrasE ?

Oui là j'avais une idée mais sans histoire réelle en fait, et ce sont les rimes qui m'ont guidé jusqu'à la fin du track.

Ce sont les rimes qui ont créé l'histoire alors ? 

Exactement, parce que parfois justement sur un morceau pourri, tu peux te retrouver avec une phrase incroyable dedans, et là t'es obligé d'y revenir parce que la rime est trop belle et tu dois l'agrémenter de quelque chose de supplémentaire. 

Mais c'est pas systématique non plus ; je pars toujours des prods, j'en écoute beaucoup et je fais du yaourt, je trouve un rythme entêtant qui donne un flow et je le « remplis » d'une certaine manière. En revanche après je peux nuancer ce flow et le retravailler dans le morceau si une ou deux phases écrites que je trouve efficaces demandent cette modification de flow.

En gros je ne me fixe jamais de règle dans mon approche de l'écriture.

 

IL Y AUJOURD'HUI BEAUCOUP DE RAPPEURS QUI RESPECTENT UN HÉRITAGE CLASSIQUE. TOI QUI AS ÉCOUTÉ DU RAP SUR LE TARD, TU CITES PLUTÔT CEUX QUI EN ONT FAIT EVOLUER SA FORME (PNL, ALKPOTE). Pourquoi  ?

J'ai écouté du rap à une époque où je ne pouvais plus vraiment éponger, c'est-à-dire que je n'en ai pas été imprégné au point que ça automatise mes façons d'écrire. Si j'ai par exemple beaucoup écouté Kery James, c'est pas forcément comme ça que j'ai voulu travailler. J'ai peut-être vaguement tenté de reproduire les flows de Lil Wayne, sans y arriver. 

En tout cas je ne suis pas tombé sur une forme dans le rap français qui m'a retournée, et c'est peut-être pour ça que j'en fait finalement, parce que je n'ai jamais trouvé quelque chose que je cherchais et que je n'ai jamais été satisfait musicalement par le rap français. 

EST-CE QU'IL Y A UNE VOLONTÉ DANS TA DÉMARCHE DE DÉCONSTRUIRE LE RAP FRANÇAIS, ET CE QUE CETTE INSTITUTION REPRÉSENTE ? 

Je sais pas vraiment si c'est une volonté... Ca arrive, mais peut-être sans faire exprès, c'est-à-dire que j'essaie, je me retrouve confronté à une difficulté et je fais du mieux que je peux face aux écueils que la forme m'impose. Je n'arrive pas à la faire exploser et du coup je fais ce que je peux pour essayer de la secouer le plus possible.

Et peut être qu'un jour je trouverai la solution, mais ça arrivera par hasard sans doute. 

EST CE QUE ÇA VEUT DIRE QUE "BONJOUR" EST UN ACCIDENT ? OU TU SAVAIS CE QUE CE MORCEAU ALLAIT POUVOIR IMPLIQUER ? 

C'est un magnifique accident ! C'est pas réfléchi, j'ai la prod' et j'ai la connerie en tête, et quand je le fais, à mesure que je l'enregistre, je réalise à quel point c'est chaud. Quand je réécoute le morceau, je me rends compte qu'il porte quelque chose de supplémentaire.

A la fois c'est arrivé par accident et en même temps, dans la démarche, c'est quelque chose de recherché. Au départ, j'essaye d'adapter des flows trap que j'entends, mais comme j'ai des habitudes de langage qui ne sont pas facilement maniables, pour rapper dans ce registre, il a donc fallu que j'épure à mort.  C'est là que je me suis dit  : "qu'est ce que je vais pouvoir dire ?", et c'était plus simple de ne rien dire…

En ce qui concerne l'impact que ça pouvait avoir, c'est un des premiers morceaux que l'ensemble de mes potes a validé : ils ont pété un plomb, et tout le monde s'est pris la tête. 

Toutefois, ça reste impulsif. La preuve c'est que sur ce projet il y a plein de one shot, enregistrés en une prise, comme le premier morceau que je sors d'un coup, complètement arraché. Et j'en suis fier, ouvrir un projet complètement arraché c'est fort !

Et puis en même temps, j'aimerai trouver une forme nouvelle, exceptionnelle, forte, c'est ce que je cherche. 

JUSQU'À où iras-tu, dans cette forme qu'est le rap, pour réussir à la détourner ? 

Il me faut une illumination, il me faut des beatmakers qui soient innovants, il faut qu'ils aient un truc qui parte complètement en couille. Même si je bosse pourtant avec les meilleurs beatmakers du monde, ils ne m'ont jamais proposé un truc qui n'avait jamais été fait.  

En même temps ça fait 200 ans qu'on fait de la musique, c'est avec Beethoven et Mozart que c'est devenu thug, et on a déjà tout fait non ?  Il y a peut-être encore des nouveaux flows, j'en ai des nouveaux là par exemple qui n'ont peut être été jamais faits … Mais est ce que ça serait une révolution, si c'est pas juste une évolution du flow ? Je ne suis pas prêt d'inventer un nouveau genre musical, ou alors je ne suis pas encore au courant. 

Après Travis Scott ça a déjà été fait, c'est du rap mais c'est un peu déviant, et c'est ça que je cherche. Je me dis s'il y a encore des mecs qui peuvent m'impressionner, face auxquels je me sens mauvais, alors même s'il me faut du temps, je vais y arriver. 

EN CHANGEANT CARRÉMENT LA FORME D'ÉCOUTE ALORS ? 

Non, je veux faire des morceaux .mp3 qui soient incroyables. C'est un format que j'aime, et on peut se distinguer juste avec un morceau. Je veux faire un morceau où je serais plus fort que tout le monde.

Bon pour "Bonjour", tu vois, au moment de la création je me suis dit c'est encore un truc qu'ils vont pas comprendre, et ils vont dire "ça pue sa mère"… Et finalement tout le monde a trouvé ça ouf, il n'y en a pas un qui a chié dans son froc, et "Selfie" c'est pareil ; à croire que les gens attendaient que ça. 

Mais j'aimerais trop te faire écouter ce que je suis en train d'essayer de faire sur l'album. J'espère que ce sera un disque important. Je suis là pour baffer des gens. Je veux que le public se sente faible à l'écoute des morceaux et comme je contrôle pas la réception, ça me donne envie de continuer. Et en même temps je ne suis toujours pas entré en cabine avec un truc dont j'étais sûr : donc là ce que j'ai sous le pied, je sais pas si ça va marcher. Mais ça m'excite… 

tu n'as pas peur, après ce genre de morceaux, que les gens attendent de toi que tu créés la surprise à chaque fois ? Que tu provoques quelque chose ? 

Oui et non, parce que c'est excitant de chercher à créer la surprise et que tout le monde se prenne la tête, mais en même temps j'en ai rien à foutre parce que je fais aussi des morceaux assez basiques que j'adore. En revanche, je ne cherche jamais à provoquer au sens négatif du terme, déjà parce que je ne peux pas anticiper ce que les gens vont penser des morceaux, comment ils vont les recevoir. Mais dans le choix des singles, on peut provoquer ; le but est quand même de prendre les gens à rebours par rapport à ce qu'ils attendaient de nous. L'image aussi on y réfléchit, les clips peuvent amplifier les morceaux, et je dois assumer parce que c'est mon image qui est en jeu. 

Du coup je me permets de te dire que j'ai trouvé le choix du clip porno facile, quand la première version était top à mes yeux (alors que la triple version marche très bien sur urbanisme NDLR). 

C'est du buzz gratuit, les deux autres versions étaient gratuites, il s'agissait de faire parler pour faire parler, et puis en même temps c'est tellement un fantasme de tous les rappeurs de faire un clip nopor et ils le font jamais, ou alors il le font et ça marche pas. Alors que là on a fait un vrai truc de cul, on est sur des sites de boules, les gens l'attendaient bêtement alors on leur a donné, parce qu'on est bons, on est comme ça. 

Et parfois y'a du flow pour le flow aussi, sur "Poisson"… 

Oui ces morceaux là je les garde parce que je les trouve bien, après il y a une métaphore de fond et complexe sur ce morceau…

tu dis, « tous ces pantins font de la pop à chier », pourtant sur le disque il y a un morceau de pop pure, "Selfie", même s'il est détourné, histoire de ne pas être playlisté en Radio. 

Exactement, histoire de dire je peux faire comme tout le monde mais qu'en vrai je peux pas. J'aurais pu être dégoulinant, plein de crème et d'amour, mais j'aime ce morceau parce qu'il est complètement con.  Et il n'est pas si simple, parce que c'est la simplicité que je fuis. Quand on est simple on est à de rares occasions original...

Je pense qu'en fait j'ai un esprit compliqué, je pense que je suis compliqué instinctivement. 

Est ce que le rap n'était pas une musique trop simple pour CET esprit. si tu avais été musicien tu aurais fait autre chose ? 

C'est probable, mais en même temps le rap est large : il y a la place de faire beaucoup de choses, et c'était assez simple pour ne pas m'énerver, parce que quand c'est trop dur, ça m'énerve. Si je vois que je suis mauvais je passe à autre chose et si j'ai pas de résultat, je peux devenir flemmard. Donc le rap c'est juste simple comme il faut, et ça peut être très compliqué, très dur si on le veut…

Mais "Poisson", "Selfie" est ce que c'est encore vraiment du rap ? 

comment tu le rendS plus compliqué ? En réfléchissant davantage sur le texte ? 

Oui… et en même temps Est ce que "Bonjour" c'est compliqué ? Ça dépend des points de vue en fait. 

Qu'est ce qui Inspire tes textes alors ? Il y a deux grands champs lexicaux qu'on retrouve sur le disque c'est la drogue et la misère… 

Je vis un peu dedans, on est de la classe moyenne, on est confrontés à la misère ambiante, il m'arrive même d'avoir faim, ça vient naturellement, je trouve ça stylé de faire de la musique sur la misère, et puis je ne suis pas riche donc bon. Et c'est ce qui m'a le plus touché dans mes approches à l'art, mais sans jamais être dans le misérabilisme et le victimaire, faire pitié, ne jamais faire l'aumône, ne jamais pleurer. 

Et pour la drogue, je préfère la musique sous influence que sans, je trouve ça plus fort, et je suis amené à écouter plus de musique dans ces moments là que sobre et c'est des choses que j'aime bien entendre. 

 

Dans ton approche d'écriture, on a l'impression que tu es obligé d'adopter un point de vue extérieur, d'endosser un personnage pour écrire. tu n'arrives par à parler vraiment de toi ? 

Je n'ai pas encore réussi à définir si c'est une qualité ou une tare ; mais effectivement je n'arrive pas du tout à parler de moi… En fait je suis très pudique, je ne veux pas parler de moi, parce que les gens n'en ont rien à foutre. 

Je fais de la musique, je déverse tout un tas de propos, plus ou moins intéressants, plus moins ou bien dits, avec plus ou moins le bon flow, mais dans le lot je vais glisser quelques trucs, parce que malgré moi j'ai besoin de parler un minimum de moi. Parler de moi, c'est vraiment pas mon but et je ne sais pas si c'est quelque-chose que je dois combattre ou quelque chose que je dois encore améliorer.

Je suis incapable d'écrire quelque chose sur moi, c'est presque maladif… A la fois j'ai envie d'être le sens de l'attention, et à la fois j'ai surtout envie que personne me connaisse et me calcule

comment tu expliques cette passion pour les pistes d'ambiances, qu'est-ce qu'elles te permettent ?

Ça rajoute un truc, des détails, des coups de pinceaux ratés, je préfère les gribouillages aux traits bien définis. Quand j'ai une voix lead parfaite, j'aime bien la pourrir, je préfère la pourrir en fait. Ce que j'aime c'est que c'est que de l'impro, très rares sont les pistes d'ambiance réfléchies. 

Autre phase, « Ces tasspés osent croire que je suis chtarbé parce que je rappe pas comme un zoulou »...

Bah il y a ces espèces d'étiquettes qui me fatiguent, si t'es pas gang t'es un boloss ou un geek, ou t'écris des phases super censées, et je me vois pas comme un boloss… 

Question autocritique pour finir, dans ton rapport à la presse, tu demandes dans un morceau « si on a déjà vu un journaliste se noyer dans ses boyaux ».  tu en as marre que les gens te demandent d'analyser tes morceaux ? 

C'est quelque chose qui m'agace et qui m'angoisse parce que je n'ai souvent pas de réponse, et en interview filmée particulièrement parce qu'il faut donner du spectacle…

Il y a quelque chose que je déteste chez les interviewers, c'est qu'ils ne prennent pas position et ils te servent tout sur un plateau pour te dire que t'es super intéressant. Je déteste être surcôté, je préfère être dans le conflit…