PNL : Bicrave, Tarterêts, Acronymes, Autotune et Reality Rap

 

Comme tout papier qui mettra en avant un groupe utilisant la technique de chant numérisé appelée autotune, j’ai parfaitement conscience de m’exposer au point Godwin du rap.

La toute première écoute de PNL avait eu sur moi un effet de dégoût étrange, une sensation oxymorique entre la répulsion immédiate et une fascination étonnante, un truc magnétique qui m’a fait réécouter « je vis je visser », premier titre de l’album QLF une bonne dizaine de fois, porté notamment par un clip qui sur-nage de très loin par rapport aux légions de street-vidéos qui illustrent aujourd’hui quasiment tous les morceaux de rap.

Alors le mal était fait, il a fallu exorciser et comprendre pourquoi je réécoutais ce track que toute une idéologie rapologique et une bien-pensance m’obligeraient à refuser.

Musicalement dans un premier temps, la démarche de sélection de beats de PNL les distingue des rythmiques chargées en graves, où l’enjeu est le kick et la basse, ici on tend davantage vers le cloud rap, instrumentales engourdies et éthérées où les hi-hats et les flows occupent  l’espace sonore, non loin d’un Piff Gang ou d’un Yung Lean par exemple, mais aussi de quelques thèmes mélodiques croisés du côté de la Drill, quelques tracks de Lil Durk sur ses mixtapes notamment (bien vu l’ABCDR), l’instrumentale est par ailleurs ici mise en retrait, avec quelques db de moins par rapports aux voix des emcees.

Une sélection de productions à bas prix,  des emcees qui cherchent des Faces B pendant des heures dans ce qui semble être une équation pour un ratio : Beat de facture tolérable ( les fameux MC- Beats Likes qui pullulent sur Soundcloud dans l’espoir de ressembler le plus au producteur/rappeur qu’on veut imiter) et ne pas avoir à débourser le moindre euro.

La démarche est artisanale, il n’y a pas de doute, comme pour 90 pourcents des rappeurs qui se lancent dans l'aventure sur youtube, mais paradoxalement en passant sous les flows d’Ademo et N.O.S le son prend une teinte différente et atypique… Et c’est un sentiment qui se prolonge curieusement, car en premier lieu PNL semble avoir tous les ingrédients d’un groupe lambda de la banlieue parisienne, on y parle de drogues, de bâtiments, de halls et de règlements de comptes, en y rajoutant l’autotune on a toutes les raisons de vite lancer une nouvelle recherche youtube…

Pourtant au fur et à mesure des écoutes il se dégage indéniablement un supplément d’âme à ce duo.

Si l’autotune dans le rap français est bien souvent un fard et maquille des faiblesses en techniques de chant, ou comble des lacunes mélodiques (et souvent très mal…) il semble ici être pensé non pas comme une sorte d’antisèche mais comme nécessaire à l’élaboration d’un ceau-mor, et on finit par assimiler le vernis de spleen artificiel qu’il colle aux couplets. Par une certaine dichotomie, il finit même par décupler la portée de la réalité crue des paroles des deux emcees. L’autotune semble pensé comme inhérent au processus créatif des titres davantage que comme un outil pour paraître « actuel », par une volonté qui est presque de ne pas réellement rapper, mais de faire de la voix un élément de la stucture mélodique du morceau.  Et quand on voit les premiers pas rapologiques  en freestyle d’Ademo cette orientation musicale fait définitivement sens…

Mais ces mélodies vocales portent néanmoins un texte, car c’est bien là que tout se joue et c’est ce qui donne une portée à la musique de PNL. Les deux morceaux d’ouverture de l’album, "Je vis je visser" et "Lala" offrent à eux deux une fresque naturaliste de la jeunesse en banlieue bien plus proche que celle que les grands chantres de ce rap hardcore revendiquent.

PNL, pour Peace et lovés, rappent les halls des Tarterêts, et transpirent la réalité.  Tout d’abord parce que plus qu’eux-mêmes ce sont ces halls qu’ils mettent en avant, et ceux qui les squattent jour et nuit pour bicrave, notamment par leurs clips, qui s’apparentent davantage à des petits courts-métrages qu’à de simples illustrations visuelles de morceaux. Il se dégage de ces morceaux et de leur mise en image (qui participent d’ailleurs grandement au succès du groupe aujourd’hui) un spleen synthétique, une bicrave mélancolique qui n’est, elle, pas artificielle.

Autre distinction, des textes hyper-réalistes faiblement incarnés pour une portée plus universelle, voilà la touche de PNL qui fait la diff’. Un quotidien non pas documenté mais narré par ses acteurs, sans artifices. C’est le quartier que l’on voit dans les clips. On y voit des billets de 10, de 20 ou de 50 plutôt que des liasses violettes, parce que les yenclis chopent des 20 balles. D’ailleurs ces sous servent à « remplir le frigo » davantage que de se payer le Cayenne. Et surtout, PNL met en place un système textuel, (métaphores filées, emplois systématiques des mêmes termes) qui donnent une autre identité au groupe au delà de l’autotune. De la même manière que les clips utilisent le Leitmotiv du même plan dans le même hall, un certain nombre de gimmicks marquent le style de PNL. La drogue d’abord, qui est partout, parfois évoquée de front comme une litanie, « Je vis je visser », on la récite aussi comme un menu : « on te fait le taga, on te fait la beuh, tu viens du 16 on te fait la ceiss'.. »  mais aussi omniprésente et infiltrée dans le quotiden par des périphrase et des métonymies,  c’est ainsi le giro qui rappelle que le coffre est chargé (Go-Fast), on emballe, le caleçon sent la drogue, le hram ajoute les zéros sur le salaire, et surtout Hervé est l'allégorie d'un yencli type et qui ne sort jamais de la tête (et des morceaux). 

DBZ (comme beaucoup de rappeurs français), Disney et références enfantines peuplent aussi un univers qu’est la tess, comparée systématiquement à la jungle. Ce télescopage entre un imaginaire de l’enfance et une réalité sombre marque un des contrastes d’écriture qui forge le style et l’univers des deux rappeurs.  Le livre de la jungle, Mowgli, ou encore Tarzan et Cheeta deviennent des comparaisons récurrentes, tout comme Simba qui se retrouve même propulsé comme titre d’un morceau.

Le quotidien qu’évoque PNL est conté avec une sincérité qui confère au groupe son pouvoir d’identification, il permet un style photographique (appuyé par les clips) qui donne à voir cette bicrave déprimante qui se déroule aux Tarterêts. Et c’est ce microcosme là qui est raconté, celle de QLF (que la famille), leurs proches, leurs tours ( « j’ai le cœur délogé ils ont cassé ma tour »), ces acronymes (j’veux du L, J’veux du V, J’veux du G) désignent d’ailleurs un code vestimentaire précis de cette cité, les cheveux y sont plus long, la casquette type est une Gucci, tous comme les baskets, on doit porter du Louis Vuiton et du Dolce & Gabanna, c’est d’ailleurs pour cela que le « bénef est claqué à la Madeleine ». Seulement ces lettres comme autant de « Marques » dans le cœur, font aussi figures de fantasme par rapport à des plaisirs plus concrets que l’argent du deal apporte ("Je claque le bénef à Madeleine et dans le Frigo"). Le rêve est ainsi seulement un peu de « soleil et des tartines au Nutella ». On vit aussi la vie qu’on aura pas, un fantasme qui n’est pas démesuré, on demande seulement des vacances à Marbella. Ce sont bel et bien les codes d’une cité qu’ils habitent et qu’ils nous donnent un peu à ressentir. Les us et coutumes des Tarterêts où « être une tass’ » est juste « traîner sur les champs devant Haagen Dasz »… Rien n’est plus simple et plus concret que ces évocations.

C’est cette sincérité, ce réalisme dans l’approche des textes, d’un choix forcé de prods discount et d’un autotune assumé parce que rapper purement n’était pas évident, qui amène PNL vers quelque chose d’autre. Il reste que conserver cette justesse et cette sincérité devant un public grandissant sera l’enjeu qui fera soit de PNL un one-shot miraculeux et la rencontre d’éléments fortuits qui ont fonctionné ou un style réel, à part entière, dont l’impact risque fort d’avoir des copycats bas de gamme qui feront bientôt des PNL-Type raps, et ça ne serait que justice.