2010 - 2020 une décennie de rap français en 10 morceaux

Cela n’a échappé à personne, une décennie se referme. Cette dernière a été marquée par un nouvel avènement d’une génération dorée dans le rap francophone. Elle a été ponctuée par quelques très grands disques, mais surtout par une série de mutations qui ont totalement transformé le paysage rap. Dans le rapport à l’écoute, dans sa diversité, qu’elle soit musicale ou géographique, dans son industrie aussi, où le streaming et les chiffres ont fini par occuper une place prépondérante, jusqu’à transformer les formats musicaux. En 10 ans, le rap est devenu pluriel et polymorphe. 

Sélectionner 10 morceaux pour 10 ans de musique est forcément un exercice périlleux, qui plus est dans un monde où plus d’une dizaine de disques de rap sortent chaque vendredi. La consommation de rap francophone est d’ailleurs en sur-régime. Le rap est devenu un espace de spéculation où les labels signent à tours de bras des artistes pour tenter de capitaliser sur “l’urbain”, ce mot si bizarre. 

En panne de créativité, 2019 marque une année d'essoufflement pour le rap francophone qui souffre de mimétisme, de manque d’originalité à cause d’une recette répétée à outrance par des labels soucieux de rentabiliser leurs avances aux artistes, dans le but d’ajouter à leur collection/palmarès un nouveau disque d’or devenu trop accessible

Ces 10 morceaux ne sont ni classés, ni hiérarchisés par ordre de préférence mais suivent une certaine chronologie.  Ce ne sont pas non plus nécessairement les 10 morceaux que j’ai le plus écoutés ou qui m’ont le plus touché, accompagné, fait turn up ces 10 dernières années. Ils marquent néanmoins 10 pivots qui à mes yeux ont transformé ces 10 ans de rap en France et dans le monde francophone, en termes de style, de tendance, d’influence. 

Nekfeu - “Clap Clap”


Oui je sais, on commence déjà à tricher, le premier morceau n’en est pas un, c’est un extrait d’un clash Rap Contenders, vu et revu, entendu et re-entendu… Mais sa présence dans les 10 morceaux est évidente pour l’impact de ces 45 secondes qui ont changé à tout jamais la décennie rap à venir. “Petit babtou fais ça bien me disent les mecs du bloc”. En quelques rimes, Nekfeu exorcise à lui tout seul les peurs de toute une génération de kids, disons-le , blancs, de province, de zone pavillonnaire ou de classe moyenne, de tous ces territoires géographiques et sociaux qui ne pouvaient pas vraiment être rap. En une punchline, Nekfeu a désinhibé toute une génération qui s’est dit “Nous aussi on a la droit de rapper.” Ce “Clap Clap”, en 2011, c’est l’acte de naissance de ce que certains vont appeler plus tard le “rap de iencli”, Depuis ce clash les enfants de Nekfeu sont des milliers et des milliers à exister pour le meilleur comme pour le pire, et sans lui, la plupart n’aurait peut-être jamais eu de carrière. Quant à Nekfeu, il a confirmé sa crédibilité de projets en projets. Et le triomphe commercial du rappeur parisien sur l’ensemble de la décennie le prouve jusqu’en 2019 avec le raz-de-marée des étoiles vagabondes. Il a marqué la décennie de son empreinte.

Kaaris - Zoo

Le début de la décennie est marqué par un retour nostalgique à la rime, au Boom Bap, avec un crew comme l’Entourage. Mais en 2013 déboule un album bulldozer qui va définir un son trap à la française. Même si la trap française existe déjà, tout le monde se rappelle de la première fois où il a vu le clip de ZOO de Kaaris. Un morceau qui s’inscrit dans la continuité de la force de frappe d’un 93 Hardcore de Tandem ou d’un Pour Ceux de la Mafia K1fry mais avec des sonorités nouvelles qui touchent pour la première fois un très large public.  Sur une prod de Thérapy Music, Zoo - qui préfigure Or Noir - est un concentré de violence et de formules choc. Le son de Therapy Music représente à lui seul tout le début de la décennie, que ce soit avec Futur de Booba ou le travail avec Kaaris. Tout cela sera ensuite exploité à outrance par des rappeurs tentant de recréer le son de Zoo. Seuls les originators restent. “Ah ce qu’il parait la trap a fait son temps” ? Que la trap française repose en paix. 

Joke - On est sur les nerfs

Le rap des dix dernières années à été marqué par les mutation engendrée par internet et les réseaux sociaux, avec pour première conséquence une décentralisation géographique, et une facilité de contact avec des beatmakers toujours plus curieux et créatifs. Joke concentre à lui tout seul ces deux points. En 2014, il fait bouger les lignes en plaçant MTP sur la carte et en redéfinissant la modernité rap. Son parcours atypique commence par une incursion dans la musique électronique, puisqu’il est repéré par Teki Latex qui le signe sur un sous-label de l’écurie électronique culte Institubes. 

La force de Joke réside dans sa capacité à comprendre les évolutions des sonorités électroniques dans le Rap. Il innove pas sa curiosité sonore. Très vite il s’entoure de deux Beatmakers qui vont se révéler être deux prodiges de la décennie. Ikaz Boi et Myth Syzer. 

Tous deux de La Roche sur Yon, ils symbolisent une génération de beatmakers qui, entre 2010 et 2015, font leurs gammes dans leur chambre et créent une véritable communauté sur le réseau social musical d’alors : Soundcloud. 

Il existe une vraie scène musicale Soundcloud qui se fait repérer à renforts de remixes de tubes.  Des Beatmakers comme Stwo, Andrea, Ikaz et Syzer se font découvrir de cette manière. Des beatmakers interagissent et s’inspirent mutuellement grâce au réseau. Las carcans du rap explosent, les rappeurs ne sont plus obligés de travailler avec les Beatmakers de leur quartier et les rappeurs piochent à droite à gauche, en cela, Joke est totalement en phase avec son époque, il découvre un remix de Major Lazer par Ikaz sur Soundcloud qui deviendra la prod de On Est Sur Les Nerfs. En s’imposant comme véritable explorateur du son, Joke a engendré un nombre de clones incroyables. Au point de devoir revenir sur son identité, pour que Gilles re-devienne Ateyaba. 


MHD - AFRO TRAP partie 5

En 2015, et en l’espace de quelques semaines, le 19e arrondissement de Paris va reconfigurer les sonorités du rap français, grâce un un héros, MHD. 

Comment ? En important des musiques qui viennent de Lagos via Londres. MHD rappe en français sur ce qu’on appelle le Naija (ou les Afrobeats), un genre musical qui connait une renommée mondiale depuis le Nigéria. Le coup de génie de MHD vient de l’invention d’un nouveau mot pour cette musique qui existe déjà, l’Afro-Trap. 

Pourtant son Afro-Trap partie 1, n’est autre qu’une face B du groupe nigérian P Square. Mais MHD vient combler un vide dans le paysage français et sa série d’Afro-Trap devient un phénomène mondial. 

Au mitan de la décennie, le rap français sort des tubes en s’inspirant de l’Afrique. Booba fait une reprise d’un morceau de Sidiki Diabaté pour s’approprier Validée, et le Duc embarque MHD en première partie de sa tournée. Quelques mois après les Afro-Trap, Booba sort DKR, et c’est tout le rap français qui emboîte le pas et s’inspire directement des afrobeats nigérians, mais aussi de Reggaeton, de Dancehall. Des musiques qui viennent d’ailleurs, et que tout le public qualifie à tort de “Zumba”… Une nouvelle poule aux oeufs d’or, au point qu’MHD finit par faire des featurings avec les plus grandes stars nigériannes. Wizkid en tête. La cour des grands quoi. 

Ironie du sort, c’est en s’appropriant ces sonorités que le rap français connaît pour la première fois une renommée internationale de si grande envergure. Symbole de ce succès, les chiffres astronomiques d’un des tubes de la décennie : Réseaux de Niska, 300 millions de vues sur Youtube, des commentaires dans toutes les langues et même un remix anglo-américain signé par Steflon Don et la star des Migos, Quavo. 

Vald - Bonjour

2015 est une année charnière du rap français, qui répond à l’année 1995 comme un deuxième âge d’or. Cette année là paraissent des projets qui feront date. Que La Famille et Le Monde Chico de PNL bien entendu, mais aussi un morceau qui déboussole tout le monde du rap à sa sortie. 

Ce morceau est signé par VALD qui rappe depuis le début de la décennie et expérimente de plus en plus sur les questions de forme du rap français. Avec le morceau Bonjour, peut être involontairement, Vald propose quelque-chose de jamais entendu.  

Bonjour est un morceau vide dans le fond, mais impose une nouvelle forme : le rap peut ne rien raconter. Et c’est un tour de force de réussir à faire un vrai bon morceau qui ne tient sur rien. On pourrait croire que Vald tente de suivre les pas de Flaubert avec Madame Bovary qui affirmait dans sa correspondance qu’il souhaitait écrire “un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style”.

Mais de style il n’en est même pas question chez Vald, dans Bonjour Vald invente plutôt une sort de Nouveau Roman du rap français. Comme le revendiquait le mouvement littéraire du XXe siècle, Vald parvient à faire un morceau sans réel personnage, sans réel point de vue narratif, sans intrigue, et qui refuse l’effet de réel. Au milieu de la décennie, Vald nous rassure tous, on peut encore être créatif dans la forme d’écriture oralisée vieille de plus de 30 ans qu’est le rap. 


PNL - Jusqu’au dernier gramme

Tout a été dit, analysé, critiqué avec PNL, le groupe le plus clivant de la décennie. Une chose est sûre, le duo des Tarterêts a, avec Triplego, apporté une musicalité et un registre d’écriture qui n’existait pas dans le rap français auparavant. Travail sur les textures de son, utilisation de l’autotune comme instrument à part entière et puis cette manière de rapper la déprime de la bicrave, qui n’est plus valorisée mais acceptée comme inéluctable. 

A la toute fin du chef d’oeuvre Dans La Légende paru en 2016, figure un morceau épique : Jusqu’au Dernier Gramme. Le Demain C’est Loin des années 2010. 

La belgique via Damso - Mosaïque Solitaire

Comment parler de cette décennie sans évoquer l’invasion belge dans le rap. La Belgique s’impose tellement qu’il a fallu commencer à parler de rap francophone.

Cette invasion, elle a été formulée et résumée dans un hymne : Bruxelles Arrive de Roméo Elvis et Caballero, qui pour le symbole aurait pu finir dans ces dix morceaux de la décennie. Ce track annonçait l’OPA Belge sur le rap français. Reste que c’est un autre belge qui a sorti un immense disque en 2017. Damso, et son regard cru abrupte et désabusé sur le monde. De cet album, un morceau : Mosaique Solitaire résume toute l’inventivité rapologique de Damso. Un immense track. 

Lomepal - Bécane

En 2017, une pochette rose avec un rappeur grimé en femme frappe tous les esprits. Lomepal vient de publier FLIP, le disque qui marque l’aboutissement d’un travail mené depuis le début des années 2010, mais surtout un disque qui marque une rupture avec sa discographie précédente. Déjà sur le brillant ODSL, on sentait que Lomepal s’était trouvé artistiquement, mais avec FLIP il signe un disque qui fait tomber la barrière entre rap et chanson française, et ce sans passer par la case mauvais goût de Grand Corps Malade. C’est au pied de biche que Lomepal braque tous les publics, sans pour autant oublier la rime, les structures, et l’essence du rap. La génération d’enfants de Lomepal arrive, et ça peut être dangereux, car il faut être funambule et dans la maîtrise pour réussir à faire ce que Lomepal fait. 


Marseille via SCH - Bénéfice

Comment parler de ces dix ans de rap sans évoquer la renaissance d’une ville majeure du rap français : La Planète Mars. Pour Jul déjà, qu’il faut bien sûr mentionner dans ces 10 morceaux. Absolument tout seul, à la prod, aux textes, à un rythme effréné de plusieurs albums par an, Jul a secoué le rap français, transformé les codes de l’industrie, les codes musicaux, le tout dans une sincérité rare dans ce game. Et il est même auteur de quelques bon morceaux comme Lacriezotiek. Le sud s’est trouvé une nouvelle idole. Mais à Marseille et ses alentours, entre les 13 morceaux par mois de Jul qui correspondent aux codes du streaming, certains rappeurs prennent aussi le temps de concevoir des albums concept qui se tiennent du début à la fin, à l’heure où l’album paraît être un format obsolète. En un disque SCH nous fait entrer dans un univers complet, travaillé de mafiosi napolitain. 

Oui c’est Marseille plus encore que Jul ou SCH aussi a marqué la décennie. `


Alpha Wann - Le Piege

Si on parle de rap, et de rap pur, Alpha Wann est le meilleur de la décennie. C’est indiscutable. 2010 marque le renouveau d’un rap technique autour de l’Entourage dont quelques membres ont été des professeurs de toute une génération, à l’instar de Jazzy Bazz. Mais ce retour du rap technique s’est aussi concrétisé avec le succès phénoménal de Ninho qui a tout rafflé sur son passage ces trois dernières années par un rap technique et street, héritier des Nessbeal et Salif, rappeurs maudits de la décennie précédente. Et il faut reconnaitre que Ninho est une pierre angulaire qui fait allier succès et respect de la technique. Quant à la génération Entourage ? Il a fallu attendre 2018 pour avoir le chef d’oeuvre de rap de rimeurs que cette génération dorée nous devait. Il fallait Alpha Wann, il fallait le retour de Dinos dont le personnage est tout aussi important, pour que l’on se rappelle ce que le rap est. C’est à dire une collections de disques classiques. Alors que les labels signent tout ce qui bouge et que beaucoup de rappeurs ne savent plus rapper, Alpha Wann est le dernier rappeur qui rappe.

En 2030, quelques gamins quelque part écouteront le classique d’Alpha Wann, et voudront faire comme le maître. Alors et alors seulement, une fois encore, le rap français renaîtra de ses cendres… 

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Si le rap français paraît un peu en veille, il peut pourtant se renouveler en regardant ailleurs. Car comme les années en 9 préfigurant toujours la décennie à venir, ajoutons, que, pour moi, pour toute l’équipe de Grünt, le futur du rap francophone se joue au delà des frontières que trop ont tendance à limiter à la France, la Belgique et la Suisse. Combien de médias ne traitent que le binôme USA/FRANCE quand il s’agit de parler de rap ? Il faut se tourner vers un continent de rap francophone aujourd’hui pas assez observé. Pour nous cette nouvelle décennie commence à Abidjan, nouvelle capitale en devenir du rap francophone mondial. Et à Abidjan, il y a un prince, un talent en train d’expérimenter, de faire ses gammes avant de prendre le contrôle du monde, c’est Widgunz. Voilà notre pari sur la prochaine décennie, lui et ses proches, comme Hermo par exemple sont promis à un avenir radieux. 

Mais ne vous inquiétez pas notre Grünt Tour au Mali et à Abidjan arrive.

Ah et puis ce top a été raconté dans un podcast aussi.